Fin juin, nous avons pris la direction des pistes de la Maurienne pour découvrir ce que réserve les terres savoyardes. Et rien ne s’est vraiment passé comme prévu. Et c’est tant mieux. On vous explique pourquoi.
Direction les Alpes sur une terre d’histoire et de vélo.
Photos Cyrille Quintard
Hannibal avait raison. On devrait toujours écouter Hannibal. Ben oui, moi aussi j’adore quand « un plan se déroule sans accroc. »
Sur le papier, notre venue avait tout d’un plan parfait : deux jours de gravel en montagne, certes à bouffer du dénivelé, mais surtout à en prendre plein les yeux avant les premiers jours de l’été. Fin juin, le thermostat débloque déjà depuis plusieurs semaines, les pluies se font rare et on ne va pas bouder notre plaisir d’aller prendre un peu l’air frais des montagnes.
Sur le coup, on a été servi. Lorsqu’on évoque la Savoie, forcément les images s’entrechoquent. Celles du Tour de France et les chevauchées héroïques à travers les montagnes. On revoit Pantani se jouer de la pluie et du froid sur les pentes du Galibier, on revoit les larmes de Pinot avant de grimper l’Iseran.
L’histoire du Tour et celle du département sont intimement liées. Et lorsque le printemps arrive et que la neige prend congés, ils sont des milliers à partir à l’assaut de ses mythes modernes. Alors oui bien sûr, on vous voit venir bande de petits malins, la Savoie c’est aussi le fromage et tout ce qui va avec, le Genépi, etc.
Et puis, c’est important de faire travailler les artisans locaux, même si cela génère parfois quelques maux de tronches bien carabinés. Mais bref, revenons à la Maurienne. Depuis quelques années, cette dernière a bien compris que l’année touristique ne pouvait pas se résumer dans la saison du blanc. Les différentes équipes de France de cyclisme ont fait de la Maurienne un camp de base pour préparer les grands-rendez-vous.
Mais surtout, la Maurienne possède également un terrain de jeu incroyable en Gravel, et l’Ultra Gravel Tour des Alpes en est l’illustration. Kézako ? « Un parcours entre Maurienne, Tarentaise, Italie et Hautes-Alpes. Sur plus de 460 kms, vous avalerez près de 14 700m de dénivelé positif et pas moins de 15 cols dont 11 à plus 2000 mètres d’altitude », comme l’explique Maurienne Tourisme. Cet itinéraire est à faire au moins une fois dans sa vie de cycliste. C’est pour rouler sur une partie de cette boucle que nous avons rendez-vous dans la petite ville de la Chambre.
La veille, j’arrive à point d’heure en provenance de Chôlet où je travaillais sur le Championnat de France de Cyclisme.

Le mois de juin ayant été dédié pour une bonne partie aux déplacements professionnels, j’arrive en Savoie avec une condition physique (et une allure générale) proche de la Marmotte à la sortie de l’hiver. Quitte à reprendre le bike, autant ne pas faire dans la demi-mesure. Au petit déjeuner, je retrouve Cyrille le photographe et Jérôme mon guide du jour.
Jérôme, grand gaillard élancé d’une cinquantaine d’année possède un physique de moniteur de ski. Vous savez, le genre de type qui monte sur un vélo et pour qui tout paraît simple alors que de votre côté votre corps en souffrance parvient à peine produire quelques borborygmes. Quelques années auparavant, j’avais croisé le gaillard dans un magasin de cycles, tendance dans le centre de Lyon.
L’homme m’expliquera que même salarié dans la cité des Gaules, il continuait chaque semaine les allers-retours entre sa terre mauriennaise et le Rhône. Aujourd’hui, il exerce le boulot d’accompagnateur en montagne et guide vélo. Et le bonhomme possède une connaissance incroyable de son massif, de sa faune et de sa flore, mais aussi de son histoire.
La mission du jour est de rejoindre le Col de la Madeleine par un itinéraire bis qui alterne petite route et piste et ensuite enchainer sur les hauteurs de Saint François Longchamp. Dès les premiers coups de pédale, la triste réalité me revient en plein poumon : j’ai la condition physique d’un vieux sénateur à la sortie de la cantine.
L’allure est déjà soutenue sur le plat et la première bosse arrive devant nous. Enfin, une bosse. Un mur odieux, vous savez celui qui vous donne mal au cou en levant le nez lorsque vous tentez d’apercevoir la fin de votre calvaire. Bien sûr, je cale rapidement et je tente de grimper à mon propre rythme. Point positif : celle me laisse le temps d’admirer le paysage. Point négatif : cela va être long.
Trop long. Au moins, c’est beau (c’est déjà ça).
Depuis la Chambre, nous avons pris la direction de Saint Rémy de Maurienne en longeant l’Arc pour entamer une montée parallèle à l’itinéraire classique.
Une fois sorti du bois, on aperçoit ladite route. Si proche et si loin de nous. On continue notre ascension sur une route déserte dans un silence de cathédrale (excepté mes longs râles de détresse).
Alors qu’on aperçoit Saint François Longchamp, on commence à douter de la faisabilité de notre objectif du jour. En montagne, le climat est particulièrement versatile et cela se confirme aujourd’hui. Un épais nuage s’installe sur le col et il y restera une bonne partie de la journée.
Les derniers kilomètres s’effectuent sur la route et les derniers hectomètres où fleurissent les inscriptions sur la route nous rappellent que la Grande messe de juillet ne tardera pas à s’élancer. En haut, la visibilité est néante et nos espoirs d’une après-midi dans une tempête de ciel bleu ressemble à une promesse électorale. Du rêve en barre sans consistance.
Bref, on se rabat sur le restaurant d’altitude (vous savez, le fromage, les spécialités, tout ça quoi) pour aviser de la suite.
L’après-midi est pliée et l’on décide de prendre la direction de Val-Cenis en « haute – Maurienne » pour la deuxième journée. Bien heureux les fêlés car il laisse passer la lumière ou comment continuer à espérer quand l’espoir d’une séance photo « sous le soleil exactement, pas à côté, pas n’importe où (Vous l’avez ?) » s’amenuise franchement.
Sur les Traces d’Hannibal

La « Haute-Maurienne » est un endroit un peu hors du temps.
Val-Cenis ressemble à une rampe de lancement du mythique Col de l’Iseran, Val d’Isère n’est qu’à quelques kilomètres, juste de l’autre côté de la montagne. Malgré tout, on est loin des paillettes de la station olympique. Ici, la ville semble vivre sur un autre rythme et dans un monde qui va bien trop vite, il y a quelque chose de réconfortant de poser ses valises quelques heures ici.
On se sent bien dans cet univers déconnecté. Val-Cenis situe au pied du Mont éponyme. Le temps est encore plus qu’incertain, on décide donc de monter le col en voiture pour rejoindre le lac frontalier avec l’Italie.
C’est frustrant, sachant qu’il existe des pistes pour grimper au lac sans passer par la case moteur à combustion, mais si on veut sauver les meubles et ramener notre sujet, nous n’avons guère le choix. En haut, nous aurons une vision plus claire de la situation.
La légende raconte qu’Hannibal (le chef des Carthahinois, pas l’homme au cigare suivez un peu) aurait franchi les Alpes non loin de là, accompagné de 40 000 hommes et 37 éléphants.
Le temps lors de notre passage, tranche singulièrement avec l’état du lac. Il fait froid et humide, mais le niveau dramatiquement bas de ce dernier nous rappelle que les mois précédents ont été particulièrement secs et la suite ne sera guère mieux. Avant de longer le lac, on décide de prendre un chemin en balcon qui longe la station. Habituellement, on a une vue imprenable sur la vallée et les montagnes avoisinantes.
Là, on tente de la distinguer entre les montagnes. On remonte dans la forêt en croisant quelques pistes de ski. Au fil des kilomètres, Jérôme m’évoque brièvement un ancien fort militaire à l’abandon. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi, ça veut dire beaucoup (ça va, vous l’avez aussi ?). En montagne, le temps se dégradant aussi vite que mon body summer après une cure de tartiflette, on ne tarde pas à prendre….
De la grêle ! Et parfois, il en faut peu pour être heureux (merci Baloo) : un chalet d’alpage, certes fermé mais qui permettait de s’abriter sous son toit. Le luxe se cache parfois dans des petites choses anodines, comme de réussir à rester au sec (ok, plus ou moins) alors que le ciel est bien décidé à nous pourrir la journée. On repart en vélo au-dessus du lac. Même avec un temps pourri, l’endroit est magique.
Une fin de terre où les nuages jouent les gardiens des pics rocheux. Il suffirait de prolonger quelques kilomètres pour entrer en territoire italien. On en vient à se dire qu’une fois l’été venu (le vrai hein, avec un peu de soleil), la Maurienne est l’endroit idéal pour des vacances cyclistes.
On laisser vagabonder notre esprit. On s’imagine descendre le col du Mont Cenis, pour rejoindre Suse (à ne pas confondre avec Suze, l’un faisant plus mal à la tête qu’aux jambes), frapper ensuite aux portes du Col Delle Finestre et ses huit derniers kilomètres en chemin en plein cœur d’un cirque naturel.
Allez, on renfile sa veste, on oublie le soleil et on retourne tenter de chatouiller les nuages du jour.

Nous prenons la direction du Fort de Pattacreuse. Ce nom ressemble à un dessin animé, celui qui vous sert à gagner un peu de tranquillité lorsque vous garder vos enfants : « Allez, va regarder un épisode de Pattacreuse (arrêtez, on le fait tous) », mais en fait non !
Pattacreuse est un morceau de l’histoire de France et d’Italie. Cette fortification qui appartenait à l’armée italienne a été érigée à 2385 mètres d’altitude. Aujourd’hui abandonnée, elle offre un panorama incroyable sur le lac (bon ça c’est quand il fait beau).
À elle seule, la montée vers ce fort illustre le terme parfois galvaudé de « Gravel Alpin ». Un rappel à certaines choses fondamentales : nous sommes peu de choses, et surtout uniquement des êtres de passage, dans ce décor minéral et grandiose.
Nous quittons la piste principale, plutôt roulante, pour débuter une montée d’un peu moins de 5 kilomètres. Les esprits chagrins pourront railler sur la longueur de cette difficulté, mais elle restera un fait marquant de ma pratique des derniers mois. Cette montée semble, n’avoir jamais souffert des affres du temps. On imagine aisément les convois transalpins acheminer les vivres et tout le matériel vers le fort.
On traverse un pont en pierre avant d’apercevoir les lacets au-dessus de notre tête. Toutes proportions gardées, un petit air de Stelvio mais version gravel.
Devant nous, on aperçoit des grands murs de pierre qui forment les différentes courbes que l’on s’apprête à escalader et l’on se rend compte du travail titanesque qu’il a fallu déployer pour aménager cette montagne. Le fort s’est vidé de ses attraits militaires pour devenir aujourd’hui un sanctuaire pour les randonneurs et les graveleurs. Je prends le temps d’admirer le spectacle autour de moi.
D’une, parce que ma condition physique ne me permet pas d’aller bien vite (une des grandes qualités de Jérôme notre guide a d’ailleurs été la patience) mais également parce que pédaler dans un silence total, loin de toute civilisation est un privilège qui ne se refuse pas. On continue de fendre les nuages et histoire, de complétement nous faire chavirer, on aperçoit juste au-dessus de nos têtes, des bouquetins. Bienvenue au cœur des montagnes.

Juste en dessous du fort, nous prenons quelques minutes pour faire quelques photos, Jérôme nous explique qu’il est possible de redescendre et rejoindre le petit Mont Cenis : « La descente est un peu chaotique pour du Gravel, il faut parfois porter mais il est possible de passer. »
Entre la solution offensive (on vous laisse trouver la référence), on décide de faire demi-tour.
Le temps est encore sacrément orageux, nous ne sommes pas encore en fin de matinée, mais le jour semble déjà se coucher et vu l’altitude à laquelle nous nous trouvons, il vaut mieux ne pas trop jouer. Et puis dès fois que l’on rencontre à nouveau les chamois, on ne va pas se plaindre. Dans la descente entre les gouttes, les sentiments s’entremêlent.
D’un côté, le vrai plaisir d’avoir découvert un endroit épargné par le temps, loin de toutes agitations estivales et un incroyable terrain de jeu. De l’autre, la frustration de ne pas avoir pu aller plus loin, plus haut, tant le terrain de jeu est incroyable. Il faudra revenir quand la météo l’aura décidé.
Arpenter ses pistes loin de toutes civilisations, venir caresser les flancs de la belle Italie, découvrir que derrière l’asphalte se cache une diversité de paysage incroyable. Avant de nous quitter, nous prenons la direction du refuge du Petit Mont Cenis. Cette ancienne ferme d’alpage transformé en 1987 a gardé son charme d’antan et accueille les amoureux de la montagne durant la saison estivale.
Au moment où nous passons à table, alors que le mercure indique quelques degrés, il tombe averse dehors. Pas de regret. Au cœur du refuge, on refait l’histoire de la journée. Le plat unique, typiquement savoyard, permet de recharger les batteries avant de prendre la route. Nous sommes les seuls dans le restaurant et le repas se termine par un solo de violon d’un des employés des lieux.
Encore une fois, la sensation de plénitude et de vivre un moment hors du temps nous envahit. 24 heures après s’être sérieusement demandé si nous pourrions réaliser notre sujet, on se dit que ce cher Hannibal (l’Américain, pas l’autre) n’a pas toujours raison. Un plan ne se déroule pas toujours sans accroc.
Et pour notre périple mauriennais, c’était très bien comme ça.
En chiffres
1
Repas exceptionnel dans un restaurant d’altitude qui s’est terminé par un concert improvisé
2
Les journées sans vraiment voir le soleil
4.5
Les kilomètres de montée vers le fort de Pattacreuse
19
Le pourcentage maximum lors de la première journée
75
Les kilomètres lors de notre passage en Maurienne
2145
Le dénivelé effectué sur deux jours
2402
Notre altitude maximum lors de la deuxième journée
Mon vélo
Scott Addict Gravel Tuned
Scott avait fait sensation en juin 2021 au moment de la présentation de sa nouvelle gamme Gravel. La marque helvétique croit très fort dans cette discipline, déclarant «à terme, nous vendrons plus de Gravel que de vélo de route. » Ce Modèle de prestige, vendue 8999€ ici dans son coloris 2022 rassemble tout ce qui se fait de mieux : roues DT Swiss carbone, groupe électrique Sram AXS avec capteur de puissance intégrée et un combo cintre potence intégrée en carbone. Véritable bête de course que nous avions eu l’occasion de tester sur les pistes suisses lors de son lancement, le Scott Addict Gravel Tuned reste un vélo confortable qui ne demande qu’à partir en voyage avec les sacoches. Si le vélo est monté avec des pneus de 40, il peut accueillir des sections de 45 pour plus de confort.
A votre Tour
Transport
La Maurienne est facilement accessible par l’A43. Chambéry est à 1h30 de route de Val-Cenis, Lyon à 2h30 et Genève se trouve à deux heures. Le TGV à Chambéry possède une ligne directe depuis Paris. Depuis le Sud de la France, vous pouvez également accéder à la Vallée de la Maurienne par l’Italie et le Tunnel du Fréjus (59,80€ l’aller-retour).
Hébergement
Lors de notre séjour nous avons logé à l’Outa à Val Cenis, très sympa et à la déco originale. Mais le site www.maurienne-tourisme.com regorge d’offres de logements pour tous les budgets.
Remerciements
A l’office de Tourisme de la Maurienne pour son accueil au top. A Jérôme Furberyre pour ses connaissances du massif, vous pourrez le retrouver sur son site www.jeromefurbeyre.com. Enfin, merci à Scott France pour le prêt du vélo.
Parcours
Lors du premier jour, nous partons de la Chambre sur la route des Attignours. Nous longeons l’Arc jusqu’à Les Chavannes en Maurienne nous rejoignons les Chavannes du milieu. Nous enchainons sur la route du Mollaret avant de terminer par l’ascension du col de la Madeleine par Saint François Longchamp. Le lendemain, nous partons du col du Mont Cenis sur un sentier en balcon pour traverser les pistes au-dessus de la station de Val Cenis. Un peu avant 2300 mètres d’altitude, nous faisons demi-tour pour rejoindre le lac et le fort de Pattacreuse. Nous empruntons la route du petit Mont-Cenis pour ensuite entamer la montée vers le fort. En haut, nous aurions pu basculer de l’autre côté mais nous prenons l’option de faire demi-tour, le temps est à nouveau à l’orage.