Allez viens mon Pierrot

Publié le 17/03/2026

Vous ne connaissez pas Pierre Charles ?
Pourtant, a 32 ans, l’homme est un phénomène comme on en croise peu.

 Ce coursier lyonnais courait après les records de kilomètres, quitte à y laisser sa santé. Alors qu’il revendique près de 850 000 bornes depuis ses débuts, il avoue : « Je me suis calmé. » Portrait d’un personnage attachant et déroutant.

 

C’est l’histoire d’un garçon à contre-courant.

Un atypique, peut-être. Hors norme, surtout. Un passionné qui a poussé le curseur jusqu’à la déraison. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde de l’instantané. Il faut aller vite. Zapper. On consomme de tout.
Des produits, des loisirs, des gens aussi.

Et parfois du néant.

On « scrolle », on « match », autant de mots barbares rentrés dans le vocabulaire de n’importe quel bipède connecté. Une information remplace l’autre, efface l’autre, et le cerveau suit cette cadence infernale. Sombre tableau ? Pas tant que ça.
Il existe encore une caste à part. Des conquérants de l’inutile dont la quête est une course de fond sans ligne d’arrivée ni même de dossard accroché au derrière.
Pierre Charles est peut-être le plus noble chevalier de cette drôle de confrérie.
A la recherche d’un ailleurs meilleur comme chantait Mano Solo. Ma rencontre avec lui fut remonte à plusieurs années. Elle fut d’abord numérique.
Je ne sais même plus comment l’algorithme qui cadence nos vies nous avait permis de nous croiser. Si j’ai oublié les circonstances, j’ai encore en tête, l’étonnement et les questions en découvrant son profil.

 

Comment un homme peut enchaîner autant de kilomètres 365 jours par an ? Et surtout, pourquoi ?

Pierre étant originaire de la Haute-Loire tout comme moi, j’avoue avoir rapidement éprouvé de l’affection pour ce forçat moderne.

Après quelques messages, j’avais enfin réussi à rencontrer l’animal autrement que par pixels interposés.

C’était un soir d’hiver, à l’heure où la jeunesse s’enivre, en plein cœur du Lyon festif. C’était il y a quatre ans, pourtant les souvenirs sont vivaces.
Au fond du rade, dans ce quartier branché, il m’attendait. Dehors, il faisait nuit noire.

Pourtant lui était encore habillé en cycliste, la journée était finie mais lui n’avait pas encore regagné ses pénates. Forcément, comment pouvait-il en être autrement ? Pierre passe douze heures par jour dans son « Bleu de travail ».

Une bière en main, il avait remonté le fil de son histoire. Une enfance sur les bords de Loire, une envie précoce d’évasion et un gamin qui ne tarde pas à tourner en rond dans la cour de ses parents. Mais dans la famille Charles, pas question de négliger les études.
Pierre suit et valide son diplôme à l’Institut national des sciences appliquées de Rouen.

Mais la vie d’ingénieur à aligner des chiffres sur un ordinateur, cette vie-là n’était pas la sienne.

 A 23 ans, il embrasse la carrière de coursier à vélo chez « Fends la bise ». Un métier rugueux. Un métier de passage. Mais un métier de fils de l’air.

 Lors de ma rencontre avec Pierre, il m’avait raconté quelques anecdotes, comme ce jour d’hiver ou trempé il demanda à une boulangerie de faire réchauffer ses gants dans un four.
Il parlait de ses sorties de 300 km chaque samedi. Avant de recommencer le dimanche.

Une histoire sans fin. Il rêvait de devenir le cycliste avec le plus de kilomètres sur Strava. Ses statistiques hallucinantes, plus de 60 000 kilomètres et un an (« entre 2021 et 2022 sur douze mois consécutifs j’ai atteint 70 000 kilomètres ») ne lui suffisaient pas.
A l’écouter, il pouvait faire mieux. Il rêvait de pédaler 100 000 kilomètres en un an (non il n’y a pas un zéro en trop). Il imaginait être capable de grimper 1000 km de dénivelé positif.

 

Avec sa dégaine d’oiseau tombé du nid, Pierre est un vrai aventurier. Il ne vous le dira jamais de cette manière. Pas le style de la maison.
Trop pudique, trop bien élevé. Lui n’a pas d’équipe de prod derrière lui, pas de photographe ou de community manager. Juste une envie de découverte qui l’a poussé très, trop loin. Au cours de l’été 2021, en vacances à Castellane aux portes du Verdon, je pars découvrir la route des Crètes au départ de la Pallud. Je sais que la Race Accross France s’élance quelques jours plus tard de Mandelieu la Napoule et que Pierre sera à nouveau de la partie pour cette épreuve de 2500 kilomètres. Sur la route, j’aperçois une silhouette qui me semble familière. C’était lui.
« J’étais sûr que je te croiserais », me soufflet-il. La rencontre est brève, mais tellement improbable.

Parti quelques jours plus tôt, il reliera la méditerranée en vélo, bouclera la course dont l’arrivée était prévue au Touquet.

La suite ? Il redescendra jusqu’au sud de l’Espagne via les Pyrénées, avant de remonter, longer l’arc méditerranéen et repartir jusqu’au sud de l’Italie et enfin, après trois mois et demi de vagabondage, retrouver la cité de gaules. Chaque soir, le même scénario : trouver un endroit au calme avant de sortir son sac de couchage pour passer la nuit.  

De notre rencontre dans ce bistrot lyonnais, j’en avais gardé des sentiments contraires.

A la fois fasciné par un garçon attachant, humble. Mais enfermé dans un carcan de certitudes.
Fragile.
Et sur un fil ténu qui aurait pu le faire basculer dans un abîme sans retour.
Poussé par une communauté qui ne cesse de grandir (plus de 8000 abonnés sur Strava) et qui l’encourage dans son raisonnement, Pierre bascule.
Sans crier gare, le vélo, objet de liberté était devenu un moyen de détruire son corps et son âme pour faire taire une souffrance que personne n’oser nommer. « J’ai changé. On m’a fait comprendre que j’avais été trop loin, je ne pouvais pas continuer dans cette voie-là, j’étais dans une impasse. Certains de mes amis m’ont secoué. Mon égo en a pris un coup, mais cela m’a été bénéfique. »

Maximilian Schnell fut l’un des instigateurs de ce changement. Ce franco-allemand polyglotte est une légende dans l’univers du Bikepacking : « Depuis six ans, je suis un nomade du vélo. Je n’ai pas d’adresse fixe », nous explique-t-il depuis l’Amérique du Sud où il se trouvait lorsque nous l’avons contacté. »

Lorsque j’ai rencontré, j’étais déjà un gros rouleur, mais Pierre était 20% au-dessus de moi. De passage à Lyon, nous avions été ensemble chez ses parents. La première journée, nous avions fait 290 km (alors que le même trajet peut se faire sur 130 km). Le lendemain en rentrant sur Lyon, on a passé la journée sur le vélo et il n’en avait jamais assez. Il fallait toujours dénicher la petite route, le petit raidard pour ajouter des kilomètres et du dénivelé. »

C’est quelques mois plus tard, lors d’un micro évènement organisé par l’association petit plateau à Grenoble qu’il réalise que les choses ne vont pas : « Il est arrivé quelques minutes après nous le dernier jour et il est rentré dans une colère noire en jetant le vélo, se flagellant alors qu’il n’y avait aucune raison. »
Plutôt qu’un sms ou un appel, Schnell décide de prendre la parole sur ses réseaux sociaux pour alerter : « Aveuglé par des pseudos records que tu t’inventes, soutenu par une communauté vissée sur les chiffres, sans en mesurer ni la vraie valeur, ni le malaise, ni la fuite qu’il y a derrière.
Ce message est public, parce que je porte aussi à faux la communauté qui te pousse à cette addiction. Le record du cycliste le plus prolifique de l’année n’existe pas. C’est un construit que tu t’es martelé dans le crâne, car tu penses exister comme ça. Pour nous, ce n’est pas comme ça que tu existes, ce n’est pas pour ça qu’on t’aime.»
  Secoué. Vexé.

Pierre accepte que sa quête est vaine et ne peut le mener que dans une impasse de souffrance. Fin 2022, son corps lâche : « J’ai attrapé le Covid et j’ai été hospitalisé trois semaines. Mon corps était épuisé et cela ne pardonne pas. »

Quelques mois ont passé et l’homme est toujours une figure du microcosme cycliste lyonnais : « J’ai envie de partager mon expérience. Lors des derniers mois, j’étais content d’accompagner des cyclistes qui n’avaient jamais fait de trip en vélo. C’était de chouettes moments. »

Sur son compte instagram, il partage aussi sans filtre son quotidien de coursier, ses galères, évoquant tour à tour la cohabitation parfois difficile avec les voitures, sa passion pour les chats et tout son univers haut en couleurs.

Pierre reste encore un rouleur hors norme.
« Coursier est un métier difficile et souvent les gars ne restent pas longtemps. Pierre est là depuis 9 ans et il garde la même passion. Il aime profondément ce qu’il fait, c’est notre meilleur ambassadeur.
Lorsqu’il est arrivé il avait un vélo vraiment pourri. Pourtant, il mettait un paquet de monde à l’amende », nous confie son employeur avant de rajouter : « Mes coursiers utilisent le vélo électrique à un moment. Pierre n’a jamais voulu en entendre parler.

Il roule avec un vélo cargo qui peut dépasser les 50 kilos et il va partout avec. C’est le seul à faire ça.» Hors cadre, toujours.  Pour un garçon qui a ralenti la cadence, Pierre affichait tout de même 6400 kilomètres début mars et 48 000 mètres de dénivelé positif. De cette drôle de vie, Pierre a hérité d’une connaissance parfaite de son terrain de jeu : « Vous pouvez rouler avec lui les yeux fermés, il connait toutes les petites routes, même les plus pourris », nous confie-t-on chez Fends la bise. Lors de notre séance photo ou nous l’aurons suivi toute une journée, il impressionne Rémi notre photographe : « Il est toute la journée dans Lyon et n’utilise quasiment jamais son GPS. Il semble connaître toute le rues par cœur (pour info Lyon compte 1152 rues). »

 
Dans ce nouvel équilibre de vie, Pierre n’a pas enterré ses envies de voyage. Il assume une charge de travail énorme pour payer sa liberté : « Pendant la journée, je suis avec le cargo, parfois le soir je fais des livraisons pour Uber Eats et j’enchaîne aussi les week-end. Je travaille sept jours sur sept pour ensuite pouvoir partir en trip. »

Cet été, il pourrait repartir avec ses potes Maximilian, Antoine et les autres à la recherche « d’itinéraire de qualité dans de endroits superbes », quitte à s’éloigner du bitume pour se rapprocher encore plus des cimes alpines à la recherche d’un idéal.

« Partir à l’improviste, se laisser porter par les envies. Dans le passé, cela m’a amené du Pico Veleta (3394 mètres d’altitude en Sierra Nevada) jusqu’au Vésuve dans les Apennins. »

Mais avec cette fois une différence par rapport au passé : prendre le temps.  Flâner. Vagabonder. Découvrir.
Echanger entre passionnés, quelques minutes ou plusieurs jours.
Ne plus regarder ses chiffres qui donnent le vertige. Mais surtout, garder son âme, celle d’un garçon à contre-courant. Un atypique, pétri de valeur humaines et au cœur hors norme.

« Allez viens mon Pierrot, tu seras le chef de ma bande ». Celle du plaisir et des grands espaces. Et rien d’autre.