Au début de l’automne, nous n’avons pas résisté à un dernier effort en montagne avant l’arrivée de la neige.
Direction le Massif des Ecrins dans les Hautes-Alpes pour une belle sorties au pied des hauts sommets entre plaisir de découvrir un environnement préservé et découverte des légendes locales.
Photos Cyrille Quintard

Il y a les images qui ont façonné mon imaginaire. Et puis celles qui ont écrit la légende de ce sport. A la simple évocation des Hautes-Alpes, les souvenirs remontent.
Ce jour d’été 2000, lorsqu’au milieu de la nuit on prenait la route avec des potes pour voir passer le peloton du Tour de France dans le Col d’Izoard et voir un bout de la 14e étape entre Draguignan et Briançon.
D’abord, plus de cinq heures de bagnole. Puis, quelques kilomètres de bicyclette pour trouver le meilleur endroit et des longs moments de solitude à se battre contre cette foutue pente mais qui resteront gravées plus de vingt années plus tard.
Enfin, de longues minutes d’attente pour voir passer un texan volant, une idole romagnole, un grimpeur varois et tout un peloton déchaîné.
C’était ma première visite en ces lieux que je regardais auparavant à la télé ou dans les bouquins.
Une fois sur le bord de la route, pas de réseaux sociaux (note pour les moins de 20 ans : oui il a existé un monde avant Instagram), pas de télévision en direct sur le téléphone.
Juste l’imagination.
L’excitation d’être sur cette terre qui avait façonné mes fantasmes cyclistes. A la simple évocation des Hautes-Alpes, il y a aussi les images de 1998 dans le Galibier et Pantani transperçant les nuages et la pluie en direction des Deux Alpes pour ce qui restera le chef d’œuvre d’une vie.
Alors oui bien sûr, la Savoie et les Hautes-Alpes se partagent la garde de ce géant des Alpes prisonnier des neiges une bonne partie de l’année.
Mais quel cycliste n’a pas rêvé de caresser le bitume de ce département ancré dans les montagnes mais dont les confins sentent déjà la lavande et le Sud ?
Les Hautes-Alpes sont un peu ma Madeleine de Proust version cycliste et l’excitation régnait au moment de retrouver les routes exigeantes du département.

Regarder derrière la vitrine pour trouver des trésors.
Mais il faut parfois chercher plus loin que le grand cirque de juillet pour découvrir ce qui fait réellement le charme d’un endroit.
Et le Massif des écrins regorge de beautés vélocipédiques qui fleure bon l’évasion et le folklore locale. Fin septembre, nous avons rendez-vous dans un hôtel de Vallouise à la veille de notre découverte des lieux.
Sur la route, à une heure indue, je commençais à sérieusement somnoler. Plutôt que de faire une pause sieste (ce qui aurait été la solution la plus sage, mais n’étant jamais avare d’une prise de décision stupide, ça n’a pas été le cas), j’ai décidé de lancer une playlist de chanson française histoire de chanter (mal) et fort (très fort). Rester éveillé.
L’espace d’un instant, j’ai imaginé quelqu’un sur le bord de la route, voyant arriver une voiture en pleine nuit avec simplement les phares et « les terres brûlées, aux landes de pierre Autour des lacs, c’est pour les vivants » en fond sonore (seuls les amateurs de fin de soirée comprendront).
Tout ça pour dire que pris dans un tourbillon de culture (oui, n’ayons pas peur des mots), j’ai légèrement oublié quelques règles élémentaires qui m’auront coûté deux points sur mon permis (un par trajet tant qu’à faire) pour vitesse un peu exagérée. A ne pas reproduire chez vous, bien entendu. Mon idée était pourrie à la base et cela s’est confirmé.
Allez, on se (re)concentre et on revient à nos montagnes.
Au petit déjeuner, je retrouve Sébastien Foissac. Le garçon, la cinquantaine possède un physique émacié de montagnard. Ancien compétiteur dans le Sud-Ouest, il exerce aujourd’hui le métier de guide de haute montagne.
Il nous décrit un peu le parcours du jour et ses spécificités. Après un été bien trop chaud, j’avoue être plutôt heureux de retrouver un peu de fraîcheur matinale. Enfiler la tenue longue après cinq mois en mode estival, c’est un peu comme retrouver un vieux pote.
On est d’abord content de le retrouver, ça rappelle des vieux souvenirs (traduction : les sorties chantiers par 2 degrés). Mais ça pique un peu (cf le thermomètre proche de zéro). Oui, le réchauffement climatique à cet effet pervers qu’il vous fait devenir nostalgique de ses sorties où vous aviez la sensation de perdre tous vos orteils.

On tente de mettre de côté ce syndrome de Stockholm climatique et on file dans la vallée de la Durance.
Le compteur indique quatre degrés et j’ai déjà hâte que le soleil vienne un peu nous tanner le cuir.
Sébastien m’annonce : «Je n’ai pas roulé depuis le mois de mai», pourtant l’allure de départ est bien soutenue pour un moteur de tracteur comme le mien. L’an passé à la même époque, je revendiquais près de 10 000 bornes.
Cette fois, près de cinq fois moins.
Autant vous dire que je ne faisais pas le malin avant d’affronter la rugosité des routes locales. Et l’allure du départ n’a fait que conforter mes craintes. Après une vingtaine de kilomètres, il me prévient :
« On va prendre une bosse que les concurrents de l’Enbrunman empruntent, tu verras ça pique un peu. »
Pour les non- initiés, l’Embrunman c’est quoi ? Un triathlon longue distance avec 3.6 kilomètres de natation, 180 pitons de vélo avec notamment l’ascension de l’Izoard et pour finir un marathon bien compliqué autour d’Embrun.
Alors selon Strava, le « un peu » mesure 1,60 kilomètres pour 10% de moyenne (avec des passages à 12%). Devant nous, un mur de bitume que j’imagine mal affronter avec un vélo de chrono comme certains triathlètes. L’allure étant (toujours) un peu trop rapide pour moi, je lance : « Ça serait bien d’attendre Cyrille (notre photographe), non ? » Et je m’arrête illico dans la pente. Oui, je sais c’est la pire diversion du monde mais lorsque vous avez travaillé le summer body à base de plancha et d’apéro, il faut savoir être imaginatif.
Arrivée en haut, deuxième pause. Mais honnêtement, celle-là était justifiée. La vue sur la vallée en contrebas est simplement magnifique. Alors que l’automne commence à installer ses couleurs, on aperçoit au fond les montagnes enneigés au-dessus de Vars et Risoul. L’Italie n’est pas bien loin de nous. Le temps d’une petite photo et on est reparti (on est quand même venu là pour rouler).
Nous traversons le petit village de la Freissinières avant de reprendre la route en sens inverse. Avec Sébastien, on s’échine à refaire le monde sur nos vélos (sans trop de succès d’ailleurs). Lors de cette virée haut-alpine, je roule avec un Lapierre Xelius SL, le vélo qu’utilise les coureurs de l’équipe Groupama-FDJ. Un vélo de montagne, léger, mais assez tolérant pour en faire un bon compagnon de route et allonger les sorties. Une fois passée l’Argentière-la-Bessée, nous entamons la remontée vers Puy-Saint-Vincent
Les premières pentes nous incitent à tomber les manches longues et les jambières.


En revanche, j’ai clairement perdu Sébastien dans la pampa.
Ouf, me voilà un peu rassuré (oui c’est moche de se satisfaire de la souffrance de l’autre). L’absence de kilomètres (voire d’entraînement) se ressent et commence à lui peser dans les jambes, j’en profite pour monter à ma main les 4 ou 5 kilomètres qui nous séparent de Puy-Saint-Vincent.
C’est dans ce village que Jordan Sarrou (Champion du Monde VTT Cross-country 2020) prépare la plupart de ses grands objectifs.
La station devrait d’ailleurs accueillir au cours de l’été 2023 une manche de la Coupe de France.
A Puy Saint Vincent, deux options : soit on continue de monter jusqu’au pied des pistes (plus de 4 kilomètres), soit on redescend à Vallouise.
On opte pour la deuxième option pour atteindre notre objectif du jour :
le près de Madame Carle.

Faire connaissance avec Madame Carle et ses frasques

Avant la pause déjeuner, on s’arrête quelques minutes à Vallouise.
Et on vous conseille de faire de même : le centre du bourg tout en pavés est sublime.
Une petite fontaine trône au milieu du village juste devant l’église, comme l’impression d’être au cœur d’une carte postale alpine (la fameuse carte postale que vous preniez soin d’envoyer à mamie pour lui donner des nouvelles de votre classe de neige). Vous cherchez un endroit pour vous déconnecter d’un monde qui va parfois bien trop vite, vous devriez trouver votre bonheur à Vallouise (et plus globalement dans le Massif des écrins). Revenons à notre bonne Madame Carle.
Honnêtement, à la simple évocation de ce nom, pas mal d’idées me sont passées par la tête. Et ce fut l’objet d’une conversation avec mon guide du jour. L’histoire des lieux se mélangent entre légende et réalité. D’ailleurs, une statue de ladite madame trône dans la vallée comme pour signifier aux visiteurs que ce lieu n’a rien d’anodin. « Une légende circule dans la vallée : cette fameuse madame Carle serait une femme adultère. Monsieur Carle, président du Parlement à Grenoble, part en campagne en Italie. Sa femme en profite pour avoir des relations avec d’autres hommes. À son retour, son mari découvre ses infidélités. Bien décidé à se venger, il fait monter Madame Carle sur un âne assoiffé et l’envoie au pré. La pauvre bête, arrivant au pré parcouru d’un torrent, se précipite pour boire. En se faisant, il fait tomber Madame Carle dans la rivière où elle se noie».
Fin de l’histoire pour Madame Carle. Voilà la version comme vous pouvez la lire sur le site paysdescrins.com ! Si cette histoire circule depuis le moyen-âge, elle se base tout de même sur quelques faits réels, Monsieur et Madame Carle ayant tout de même possédé la fameuse parcelle de ce terrain qui fait aujourd’hui le bonheur des amateurs de sport.


Avant de grimper, j’avais pris le temps de consulter l’excellent site cols-cyclisme.com et autant vous dire que le descriptif n’a rien d’effrayant : 23 km depuis l’Argentière la Bessée, 874 mètres de dénivelé pour une pente moyenne de 3.8% et 8.9% à son apogée.
Autant dire que l’on n’est pas dans l’Angliru ou dans le col de la Loze, deux belles vacheries qui flirtent très souvent avec les 20% de pente. Et bien, on apprendra qu’il faut parfois se méfier des chiffres. Le Pré de Madame Carle s’est montré surprenant. Mais rassurez-vous, si sa difficulté était au-delà de ce qu’on imaginait, la montée est restée un vrai moment de plaisir même pour un cycliste sans de réelles aptitudes à grimper.
Si la pente est douce depuis Vallouise, c’est bien depuis le petit village de Saint Antoine que les choses commencent à se compliquer. On passe un petit tunnel qui marque le terminus de la route une fois que la neige s’est installée sur les massifs. Derrière si la pente s’adoucit, on ne tarde pas à entendre le bruit d’une rivière torrentielle. Il s’agit du Gyr qui prend sa source dans le glacier du massif des écrins. Le temps presse mais l’envie de se poser sur un rocher et se laisser bercer par la valse des eaux est bien présente (sans écouter de chanson française, ça finit toujours mal). Nous arrivons à Ailefroide pour un moment de répit. Fin septembre, le village est très calme et presque désert. Mais l’endroit est surtout un point de départ pour les alpinistes en direction du Mont Pelvoux (3943 mètres).
Le temps ne semble pas avoir de prise sur cet endroit qui là encore, fleure bon la déconnexion avec le monde moderne. Et c’est bien tout ce qui fait son charme. A la sortie du village, il reste encore un peu moins de 400 mètres de dénivelé, mais les plus gros pourcentages arrivent. Encore 5 kilomètres à serpenter au milieu des montagnes. Et si la fin de la montée oscille aux alentours de 10%, on serait presque tenté de dire que l’on oublie vite le mal de jambes tant on évolue dans un paysage incroyable.
Et que l’on se sent tout petit dans ce décor, derrière nous une vallée à perte de vue, devant les cimes des écrins nous font face, presque arrogants, comme pour nous rappeler que nous ne sommes que peu de choses dans un tel environnement.

A 1800 mètres on découvre une vallée incroyable en haute altitude : le Pré de Madame Carle
On arrive enfin aux portes du Pré de Madame Carle. Devant nous, on découvre une vallée perchée à 1800 mètres d’altitude. Au milieu, un lit de cailloux qui accueillait il n’y a pas si longtemps une rivière. Il reste quelques kilomètres en faux plat, mais le plaisir est total. Face à nous presque 500 mètres au-dessus de nos têtes, on aperçoit Le glacier Blanc et le Glacier noir.
Sébastien nous explique qu’autrefois les deux ne formaient qu’un seul bloc, le réchauffement climatique continuant d’accélérer ce déclin angoissant. Après le Pré de Madame Carle, le Glacier Blanc est le deuxième lieu le plus visité du Massif des Ecrins. Bientôt la route s’arrêtera pour nous.
Mais cette fin de route marque surtout la porte d’entrée pour la Traversée des écrins à pied.
Nous arrivons face à une petite maison et une allée pavée. Ici, comme depuis le début de notre sortie, l’impression d’être seul au monde. Nous n’aurons croisé que très peu de monde au cours de cette journée incroyable.
Le sentiment d’être des privilégiés au cœur d’un massif étonnant qui recèle de tant d’attraits pour les sports de pleine nature. Là encore, on resterait bien là, simplement à admirer le paysage. Mais l’automne conjugué à l’heure tardive nous rappellent qu’il vaut mieux rapidement regagner notre point de départ. Le soleil a disparu est la température chute à nouveau sans attendre.
Pas grave, nous avons trouvé ce que nous étions venus chercher. Rencontre Madame Carle et son Pré. S’imprégner des légendes locales. Prendre le temps de vivre, aussi.
L’Automne peut arriver sereinement, nous avons pu profiter une dernière fois du plaisir de pédaler au milieu des grands espaces.
Lorsque la neige arrivera et transformera les lieux pour quelques mois, il nous restera les images de cette belle sortie automnale. La prochaine fois que vous évoquerez les Hautes-Alpes entre potes ou lors de vos prochaines sorties, vous pourrez dire qu’il existe encore des endroits préservés de l’agitation de juillet, mais dont la beauté n’a rien à envier aux célébrités médiatiques.
Et cet endroit s’appelle le Massif des Ecrins.
