La route des irréductibles

Mi-février, nous sommes partis à la rencontre de ceux qui ont fait de la montée de l’Alpe d’Huez leur sanctuaire. Ceux pour qui les saisons n’existent pas et conjuguent cette montée mythique de l’Oisans par tous les temps.

Ceux pour qui l’Alpe a changé leur vie. Rencontre en vingt-et-un lacets.

Toujours se méfier de cette foutue première impression.

Toujours prendre un peu de recul avant de s’emballer (ça doit être l’âge). Je m’explique.
C’est l’histoire d’un sujet vélo sur l’Alpe d’Huez. Oui, encore un autre sujet. Un énième. Et disons qu’entre 1952 et la victoire de Fausto Coppi et celle de Geraint Thomas en 2018 qui a enflammé les pubs du Pays de Galles, il a été écrit à peu près tout sur ce promontoire du massif de l’Oisans. Seulement voilà. Là, l’idée n’était pas de retracer l’histoire de la montée mise en lumière par la grande kermesse de juillet.

Il n’était pas non plus question de parler de beuveries du virage des hollandais qui, trois jours durant, transforme le « N°7 » en lieu de rencontre culturelle (mais vous n’êtes pas obligés de me croire). Non, cette fois, l’idée était de montrer que l’Alpe d’Huez et ses vingt-et-un lacets font partie de l’histoire de ces passionnés venus des quatre coins du globe. Et qu’importe la saison, la température et les conditions, eux n’ont d’yeux que pour l’Alpe. Comme un chemin de vie.

Nous sommes le 17 février, l’Alpe d’Huez se réveille doucement. Habituellement, l’époque est dédiée aux bals des skieurs. Mais pas cette fois, pas cette année. Les décideurs ont décidé de couper et la période ressemble à une méchante gueule de bois après une soirée genépi. Mais dehors, le tableau est pourtant idyllique. Tempête de ciel bleu, des températures qui incitent à la flânerie et une grosse envie de se dégourdir les jambes. Ici, dans quelques semaines lorsque l’été pointera le bout de son nez, ils seront plus de 800 cyclistes à emprunter quotidiennement cet itinéraire connu de la Chapelle Graillouse jusqu’à Sydney ! Aujourd’hui, il faut bien l’avouer ce n’est pas la grande affluence. La montée de l’Alpe d’Huez même en hiver serait-elle une légende ? Nous n’allons pas tarder à trouver réponses à nos questions.

Nous avons rendez-vous au virage N°3 avec Ophélie David. « Ophé » a rangé les skis de compétition depuis quelques saisons, mais la demoiselle possède l’un des plus beaux palmarès du ski français avec des victoires aux X-Games, en Coupe du Monde et sur les Mondiaux de ski-cross. Mais elle est surtout une immense passionnée de sport et une amoureuse de sa station. Lors de notre rencontre, elle étudiait la possibilité « de tenter le record du tour de la Corse en vélo de route », soit une petite virée de sept-cent pitons. Normal. Gros moteur et gros cœur, telle est Ophélie. « Ça fait pas mal de fois que je croise des cyclistes motivés qui montent toute l’année et par n’importe quelle météo », confie-t-elle dans un sourire. Le temps de quelques photos, de refaire un peu le monde (on a arrêté, trop de boulot), nous voilà parti rejoindre Oliver Lamb.

 
Oliver pourrait illustrer à lui seul la passion sans frontière pour la montée de l’Alpe d’Huez. Nous remontons en direction de Huez Cycles, son magasin, et l’homme (en cuissard court), déroule le fil de son histoire. Anglais, marié à une australienne, Oliver a vécu dix ans à Sydney : « Je travaillais pour un Tour opérateur cycliste et je venais chaque année à l’Alpe d’Huez. » Jusqu’au jour où il n’est plus reparti. Et aujourd’hui, cette famille cosmopolite vit ici à l’Alpe d’Huez. « On ouvre le magasin en mai et je vois chaque année des clients arriver en début de saison. Ils n’ont qu’une journée pour monter l’Alpe, c’est un rêve pour eux d’être ici alors même s’il reste encore de la neige ou que les conditions sont vraiment pourries, ils montent. » 

Avec la situation sanitaire instable et les difficultés pour voyager, il avoue être content que le Tour ne vienne pas poser son barnum ici. « Les gens ne pourront pas se déplacer, donc autant que le Tour revienne ici l’an prochain quand tout ira mieux.» 


Dans sa boutique, il voit passer des Australiens, des Hollandais, des Danois ou des Anglais. Qu’importe la nationalité, n’allez pas leur dire d’attendre des bonnes conditions pour monter. Il y a près d’un siècle, lors d’une conférence de presse à New York, un journaliste demande à George Mallory pourquoi gravir l’Everest ? Il répondra laconiquement : « Parce qu’il est là. »

A chacun sa définition de l’Everest. Et pour ces hommes-là, le toit du monde se trouve entre le Bourg d’Oisans et l’Alpe d’Huez sur 13,9 kilomètres de montée et 1119 mètres de dénivelé. Durant la saison, Malcom Moore travaille avec Oliver. Malcom est Anglais. Malcom trimballe une silhouette dégingandée de snowboarder. Mais Malcom aime surtout les paris qui n’ont aucun sens (dont strictement indispensables). « L’an passé, à la sortie du confinement, j’ai décidé que j’allais effectuer la montée aux 21 virages, 21 fois en 21 jours (on vous voit calculer d’ici, allez on est sympa cela fait 23499 mètres de dénivelé en trois semaines). Le confinement avait été difficile et j’avais envie de trouver un challenge sympa ! » Le garçon a bourlingué à Wanaka en Nouvelle-Zélande, sorte de paradis du sport de pleine nature, mais c’est bien sur ce bout de terre iséroise qu’il a élu domicile. Et la montée est devenue son terrain de jeu « J’ai même fait 30 montées en 30 jours », souffle-t-il, fier comme un gamin après une grosse connerie.

 L’Alpe version Covid possède des airs de belle endormie, mais il suffit de chercher un peu pour faire de belles rencontres (comme sur Tinder, mais en mieux). Le temps passe et l’envie de descendre une pinte en écoutant Malcom nous titille. Mais il faut repartir, direction le bas de la vallée.

A quelques virages du bas, nous apercevons un bonhomme qui se déhanche à mesure que la pente s’élève. Demi-tour. Philippe a récupéré le vélo de son fils éducateur sportif. Et ce père de famille de 67 ans s’escrime à grimper l’Alpe avec un vieux VTT sans âge et lourd comme une carcasse de Hollandais après l’Alpe d’Huzes* avec la moitié des vitesses en vrac : « Mais je voulais en profiter, il fait tellement beau. » Ce Rennais qui arbore fièrement des hermines sur son maillot n’est pas à son coup d’essai sur ces pentes rugueuses. Durant la montée, entre deux respirations, nous l’écoutons parler de cet amour du cyclisme et des lieux : « En 2016, on s’était lancé avec mon fils dans le Tour de France un jour avant les pros. Il avait eu mal au genou et j’avais terminé seul. »

 Il n’a jamais vraiment compté le nombre de montées qu’il a effectué mais il n’a pas oublié cette fois où il a assisté à la « victoire de Thibaut Pinot en 2015 ». Au moment où le Franc-Comtois fendait la foule, notre comparse breton était là. Aux premières loges. Admiratif avec peut-être, dans un coin de la tête, une petite voix qui répétait : « Moi aussi je l’ai fait. » La journée aurait pu s’arrêter là. En bas, le compteur indiquait seulement neuf passages de cyclistes. Au pied de la montée, là même où cette brute de Chechu Rubiera débuta au sprint le début de l’ascension en 2001, nous apercevons Claude. Et là comment dire, les minutes qui suivirent furent le petit bonbon de la journée. Le dernier verre qui termine de vous enivrer après une belle soirée.

 
Ici, tout le monde connaît Claude : 76 ans, moniteur de ski de son état. Une fois les premières courtoisies échangées : « Cela fait plus de trente ans que je fais l’Alpe. J’ai arrêté de compter il y a cinq ans, mais j’en étais à 1320 montées. » Oui, il n’y a pas d’erreur de retranscription, cela fait environ 1480 kilomètres de dénivelé positif entre Bourg et l’Alpe. Claude râle un peu. Contre son allure. Contre le temps qui passe. Mais Claude monte, inlassablement. « A une époque, je faisais toutes les grimpées chronométrées dans le coin, j’en ai gagné 250. J’arrivais à monter l’Alpe en 46’. » A titre de comparaison, un certain Romain Bardet escaladait l’Alpe en 42’02 lors du Tour 2018.

Et à ce jour, cela reste le meilleur temps enregistré sur le réseau social Strava.

Revenons à notre cher Claude. Alors oui il râle, mais même avec le souffle court il confie : « Je suis quand même mieux là que sur le canapé. » Lui ne goûte pas trop aux festivités de juillet : « Quand les corniauds débarquent, je préfère rester chez moi. Et je vois mieux la course. » Et n’allez pas croire que le doyen est un amateur des raids longues distances. La Marmotte ou les longues chevauchées alpestres ? Que nenni : « Je fais deux heures de vélo après je m’emmerde. » Et notre montagnard confirme que les années n’allègent pas les difficultés : « Toute la montée est dure mais la fin est souvent traîtresse. Lorsque vous arrivez au carrefour avant le virage 3, avec le vent de face, cela peut être très compliqué. On voit la station mais il reste encore pas mal d’effort à fournir. »
Aujourd’hui, malgré la chaleur printanière, Claude ne verra pas la station. Il s’excusera, encore. Avant de repartir en direction de la vallée.

Un jour, Claude ne montera plus. Le compteur s’arrêtera pour de bon. Mais cette montée aura rythmé sa vie, été comme hiver. Avant de repartir vers la station, nous partagerons quelques kilomètres avec Eric, fringuant quinquagénaire originaire de Clermont-Ferrand : « J’ai été faire des courses à Bourg d’Oisans et je remonte ce que j’ai acheté. » Lui aussi est un amoureux des lieux et des cols mythiques qui font de ce massif un lieu qui attise les fantasmes.
Le soleil rase les montagnes. La journée se termine. Les rues sont étrangement calmes. Symptôme d’une époque qui l’est tout autant et qui aura marqué profondément le paysage alpin. Mais Philippe, Marc ou Eric n’ont que faire de l’absence de remontées mécaniques. Aujourd’hui, ils étaient libres. Face à la pente. Avec leur souffrance. Et ce plaisir d’affronter cette montée qui les fascine tant. Ce n’était pas un sujet de plus sur l’Alpe d’Huez. C’était bien plus que ça. Il restait un pan de cette montagne à raconter. Nous reviendrons certainement cet été pour transpirer au soleil de l’Alpe. Retrouver la route des irréductibles.