Du 16 au 21 juin, nous avons eu le privilège de sillonner les routes de nos régions lors de la 8e édition de la Race Across France.
Mille bornes entre Clermont Ferrand (siège de la rédaction de Cyclist) et Mandelieu sur la côte d’Azur.
Plus qu’une épreuve, ce fut une parenthèse hors du temps. Un luxe.
Photos Race Across France

Après tout ça, il faut ranger. Trier. Tenter, de remettre de l’ordre dans une caboche encore bien vagabonde. Gérer un physique râpé et une tête en chantier. Se dire qu’on aimerait bien être cette catégorie de personnes qui dispose le monde dans des cases. Le bien. Le mal. Les gentils. Les méchants.
Dans leur tête, c’est bien rangé, bien propre et rien ne dépasse. Bref, la chance (Ok, vous n’est pas obligé de me croire). Parce que là, à l’heure où j’écris ces lignes, j’essaye simplement de mettre des mots sur tout ce qui vient de se passer. Verbaliser pour rendre concret. Mettre des mots pour réaliser.
Comprendre comment tout cela a commencé. Était-ce gamin, lorsque j’avais lancé le pari (stupide) de celui qui ferait le plus grand nombre de tour de terrain de sport de l’école ? Ou alors ce jour de juin, devenu adulte, quand l’envie nous a pris de rouler du lever du soleil au coucher, juste pour voir ou cela pourrait nous mener, voir ce que cela pouvait engendrer dans nos corps et nos têtes d’ado attardés ? Je ne sais pas.
Mais lorsqu’on m’a proposé de prendre le départ de la Race Across France, je n’ai pas vraiment hésité.


Pourquoi ?
Sur le papier, l’affaire cochait toutes les cases pour être un bel échec. Un départ en juin, période synonyme d’intense activité professionnelle, donc des créneaux d’entraînement plus que réduit.
Une expérience en longue distance certes, mais qui commence à dater et un format (1000 kilomètres / 17 0000 D+) qui m’était complètement inconnu. Et pourtant, tout cela faisait sens. Un départ de Clermont-Ferrand, ma région d’origine. Un passage à une centaine de mètres de la maison familiale.
Emprunter mes routes d’enfance, celle que j’écumais dans les années 90 avec une casquette à l’envers vissée sur le crâne, juste pour faire comme les pros à la TV. Une autre époque.
Ah, j’oubliais : une arrivée dans le sud, région que j’ai fait mienne depuis plus de cinq ans.
Il fallait tenter. Se laisser porter. Tant pis si la préparation n’était pas idéale. Cette approche me ressemblait. Avec mes envies, conscient de mes erreurs, des moments où la flemme dépasse tout comme lorsqu’il aurait fallu partir rouler de nuit pour tester le matériel et que, finalement, le canapé remporta la bataille des égos.
Nuit froide et idées claires

Lundi 16 juin à 23H08. Il faisait bon à Clermont Ferrand au moment de m’élancer.
Tant pis si ma dernière sortie de plus de 7 heures remontait à six semaines. Tant pis si je n’ai pas roulé plus de deux cent bornes depuis mars. Tant pis si je n’ai jamais pris le temps de tester les éclairages. J’étais là, pleinement conscient. Et avec la curiosité d’un enfant, la volonté de m’engouffrer dans la nuit.
Au fait, il faut tout de même prendre le temps d’expliquer ce qu’est la Race Across France. Cette course qui fêtait cette année sa 8e édition a été imaginée par Arnaud Manzanini. Au retour d’une participation à la RAAM (pour Race across America, la traversée des Etats-Unis d’Ouest en Est sur près de 5000 kilomètres), il décide de créer une épreuve inédite dans le pays, la Race Across France. Plusieurs distances, de 2500 kilomètres en autonomie ou assistance (même si cette formule a été abandonnée depuis), à 300 kilomètres. Quatre-vingt concurrents sont au départ des différentes distances. Huit ans plus tard ? Plus d’un millier de partants (365 annoncés juste sur le 1000), l’épreuve est devenue une marque qui se décline à Paris, en Suisse, Belgique, Espagne, Québec et l’an prochain au Portugal. Comme en Trail, l’Ultra distance en cyclisme a explosé. Manzanini l’a compris, peut-être un peu avant les autres. Allez, revenons à la course.
Avant le départ, je me suis laissé emporter par le stress. C’est con, mais les émotions ont pris le dessus.
Récupérer son dossard, passer le contrôle du matériel, s’assurer que l’on n’a rien oublié. Constituer le « drop bag » que je retrouverais après 570 kilomètres à la base de vie à Digne. Tenter d’être cohérent (j’ai bien dit tenter) dans la constitution des sacoches. Arrêter de regarder les autres concurrents en se disant : « Ils ont tous l’air prêts, affutés, je vais me faire couper en deux. »
Parler de stratégie de course me concernant aurait été présomptueux mais je m’étais fixé quelques lignes de conduite : ne pas se laisser emporter, rouler doucement. Rouler longtemps. Et surtout : survivre à la première journée avec l’espoir d’arriver jusqu’à Vaison la Romaine. La ville du Vaucluse me paraissait être un bon compromis : terme d’une belle journée de vélo et prémices des premières « vraies difficultés » à savoir la montagne de Lure puis plus tard les trois géants du Sud (Col des Champs 2093m, col de la Cayolle 2326m, col de la Bonnette 2802m).
J’attendais ce départ avec impatience, j’avais juste oublié quelques « spécialités régionales ». Parti en cuissard / maillot court, j’ai rapidement enfilé ma veste, puis lorsque j’ai réalisé que le compteur indiquait 8 degrés au cœur de la nuit, je n’ai pas traîné à enfiler les jambières.
Par expérience, je sais que cela aurait pu être pire. Malgré tout la nuit fut belle. Les lumières de Clermont avaient disparu. Il ne restait plus que de minuscules traces lumineuses parcourant la campagne auvergnate. J’avançais seul, accompagner par le néant de la nuit et le ciel étoilé. Seul avec pour unique guide un écran lumineux qui me rapprochait chaque seconde un peu plus du premier matin.
Cela peut paraître paradoxal, mais l’ultra est une quête de raison. Un dialogue permanent entre la tête et le corps. Là où le corps aimerait donner plus, la tête répond de patienter. De cette négociation permanente peut naître la réussite d’un projet.
Cent kilomètres « à la maison »
Quelques jours avant le départ, l’organisation avait envoyé les fichiers GPX. Et mon intuition s’était alors transformée en une douce confirmation : oui le parcours passerait bien sous les fenêtres de la maison familiale. Quelle drôle de sensation d’arriver dans cette vallée de la Loire après à peine cent kilomètres avec l’impression d’être un touriste dans son propre département. La brume qui émane du fleuve enveloppe cette portion plane et le mercure a encore du mal à relever le museau. Mais qu’importe. Je suis à la maison et disons-le, une certaine fierté m’envahit d‘évoluer sur ses routes au milieu des concurrents.
Il est à peine six heures et j’aperçois mon pote Lolo. Cet ancien compagnon de vadrouille a mis le réveil à l’aube pour effectuer quelques kilomètres avec moi avant d’aller bosser. On passera près de cinquante kilomètres côte à côte à refaire le monde. J’essaye de respecter mon plan et j’opère un stop prolongé dans la station des Estables après 170 kilomètres de course. Mes parents sont là aussi.
A 80 balais, ils roulent chaque jour en vélo électrique et n’ont pas résister à l’envie de venir à ma rencontre. A 8h30, la petite boulangerie du village est dévalisée. Plus de salé et plus grand-chose dans la boutique : « Je n’étais pas au courant de la venue de la course, sinon j’aurais prévu en conséquence » s’excuse-t-elle.
C’est bien beau de profiter du pays mais la route est longue et la journée s’annonce très chaude. Je laisse la Haute-Loire, le Mont Gerbier de Jonc derrière moi, direction la longue descente vers la vallée du Rhône. Chaque jour, le parcours réservera son lot de « kilomètres gratuits », en descente ou sur du plat et la route vers Viviers, petit village qui longe le Rhône se fait rapidement. Enfin rapidement, si on garde les yeux ouverts. Les kilomètres s’enchainement vite sans être trop actif sur le vélo. Un virage à droite, un virage à gauche. Peu de coups de pédale associés à une chaleur écrasante ne font pas bon ménage. Ah, une particularité d’une course de ce type est que tu manges, mais alors vraiment beaucoup. Un truc à vous rendre jaloux Gerard Larcher. Tu manges tout le temps.
Ah, et tu bois aussi. Mais genre, tout le temps. Dis comme ça, le truc pourrait ressembler à une grosse beuverie d’étudiant, sauf que là c’est juste pour rester un minimum en vie et garder un peu de dignité (pas comme Gérard, en somme). En gérant tant bien que mal les arrêts fontaine (qui s’apparente parfois à des arrêts piscine), les arrêts micro siestes quand la gravité devient d’un coup un peu trop pesante, je fini par toucher au but de la première journée : Vaison.

40 kilomètres d’échauffement, ou comment hurler dans le vent
Le premier objectif a été coché mais il reste beaucoup de route. Départ à 4h du matin le deuxième jour. Et là, je prends la réalité en pleine face. Prenez un côté Pierre Richard bien prononcé (référence de vieux) et un homme encore pas bien réveillé et ça donne ça : je suis parti sur la mauvaise trace et le temps que je rentre sur Vaison, j’avais effectué 40 kilomètres pour rien. Ça ne servait à rien mais au moment où j’ai compris ma boulette, j’ai hurlé de colère en pleine nuit. Ce ne servait à rien mais au moins ça soulage. Cette deuxième journée, était synonyme du début des grandes ascensions.
Et dès le matin (décidément), ça commence par un petit moment de gêne. Je rattrape un groupe et je décide de passer quelques kilomètres avec eux. Nous faisons face à une montagne et là je lance : « tout à l’heure, on va là-haut », persuadé qu’il s’agissait de la montagne de Lure.
En face, pas de réponse. Et j’ai vite compris pourquoi : ladite montagne en face n’est autre que le Ventoux (pas du tout sur notre itinéraire).
Ventoux que j’ai pourtant maintes fois escaladé. Bravo champion pour cette belle leçon de géographie. L’ascension vers la Montagne de Lure (la vraie du coup) débute au pire horaire : fin de matinée. Ça cogne, je sais que ça sera long et il va falloir prendre son mal en patience. Ce sera un très long chemin parsemé de micro objectif : « allez, je fais encore 200 mètres de dénivelé et je fais une pause » pour me hisser à 1826 mètres d’altitude. A 13h15, il me reste 7 kilomètres et j’écris à ma copine : « Si j’arrive en haut avant que tu ne reprennes le taf à 14h, je t’appelle. »
Je franchirai le sommet a 14h30. L’Ultra, l’école de la patience, de l’humilité et où il vaut mieux ranger son égo au fin fond de la sacoche.
Sur la route, je découvre aussi une vertu plus… sociale à la Race Across France. Dans chaque village, chaque bar, chaque superette, chaque boulangerie, vous trouverez des concurrents. Et naturellement, la conversation s’engage. On échange quelques mots, on s’encourage.
Des inconnus deviennent d’éphémères compagnon de route. Après 36 heures, les positions commencent à se figer et il n’est pas rare de croiser plusieurs fois les mêmes personnes dans la journée, en fonction des arrêts. Un matin dans un village des Alpes de Hautes-Provence, je décide de faire un stop fontaine. J’entame une discussion avec deux potes grenoblois venus participer à la course en duo. On évoque notre cheminement et l’un deux me lance : « on vient de réserver un logement ce soir dans le Col de la Caillole, il y a de la place si tu veux te joindre à nous. »
On échange les numéros. Après avoir un temps envisagé de rejoindre Jausiers pour y passer la nuit, je finirai par accepter leur proposition. Me voilà donc à passer la nuit avec des personnes que je ne connaissais pas le matin même (note : cette phrase sortie de son contexte pourrait être mal interprétée).
Ah et niveau lien social, comment ne pas évoquer aussi les rencontres de fin de journée avec les sangliers (plus effrayé par ma silhouette que l’inverse), les renards, ou les marmottes.
Tout au long du parcours, j’ai essayé de ne pas oublier pourquoi j’étais là : voir Mandelieu et boucler l’aventure tout en gardant un maximum de plaisir. Donc clairement, j’ai opté pour des fins de journées entre 19 et 21h pour dormir dans un vrai lit et optimiser la récupération.

Je suis à mi-pente du Col de la Cayolle et j’entame la fin de l’ascension (environ 500 mètres de dénivelé) le vendredi matin à 5h.
Quelle belle idée. La luminosité est suffisante, pas besoin d’allumer les éclairages. Le silence règne, le col semble m’appartenir et j’évolue dans un décor hors norme. Seule petite crainte : la descente à partir de 2300 mètres d’altitude à 6 heures du matin. Mes années dans le sud ont fait de moi un petit fragile avec les basses températures.
Et finalement, même pas. Le GPS affiche 11 degrés en haut, une fois bien habillée, je peux profiter de la longue descente vers Barcelonnette. Alors que je me dirige vers Jausiers qui marquera le début de l’ascension de la Bonette, mon genou gauche commence à couiner comme un vieux meuble en fin de vie. Bon, je n’ai pas trop le choix, j’avance. Une fois passée Jausiers, il ne restera « que » 235 kilomètres avec notamment une longue descente vers la vallée de la Tinée. Ça peut le faire. Ça va le faire. Sauf que dans la montée vers le toit des Alpes, je morfle sacrément.
J’ai dû m’arrêter vingt fois. Parfois juste pour faire 300 mètres. Déjà que grimper un col n’est pas inné chez moi, mais alors sur une seule jambe, autant regarder en boucle toute la vie « touche pas à mon poste », ça fera moins mal à la tête. Pour être tout à fait honnête, à six ou sept kilomètres du sommet, « Je n’en peux plus, je suis au bout du rouleau, j’ai envie de rentrer, me foutre mes savates et terminé bonsoir !» Bref, je craque complet. Et quelque part, ça m’aidera à repartir. Alors dans cette situation-là, qu’aurait dit le directeur des abattoirs d’Anderlecht ? Peut-être un truc du genre : « oui Claudy, c’est vrai je suis tendue, je ne suis pas à mon aise. Il faut que tu te laisses venir vers moi, et je viendrais te chercher t’inquiète pas…. » Ouh là, je m’égare. Bon, une fois ma petite crise existentielle derrière moi, j’aperçois enfin la magnificence du sommet.
Je ne résiste pas à l’envie de demander à un touriste de me prendre ma tronche défraichie en photo devant le gros caillou qui ressemble presque à un monument aux morts. Il n’est que le début d’après-midi mais je commence à envisager la fin de mon périple. Je n’ai clairement pas envie de terminer en pleine nuit et ceci pour plusieurs raisons. L’épreuve traverse les Pré-alpes avant de plonger vers la méditerranée et ça serait dommage de ne pas profiter des paysages. Seulement voilà, impossible de trouver un hébergement sur la route.
Je suis résolu à avancer, je trouverais bien un bois à l’abris pour une sieste réparatrice. Je ne le sais pas encore mais cette ultime nuit sera peut-être la meilleure de toutes : on m’a trouvé une chambre d’hôte sur le parcours à 90 kilomètres de l’arrivée. Je loge dans une belle ferme et le soir, je partage le repas avec les deux agriculteurs.
La Riviera est à moins de deux heures de route, mais ici avant le blinb bling et le superficiel de la côte, se cache un endroit préservé et authentique dans lequel j’aurais bien passé quelques jours. Durant la semaine, les chiffres affichés sur le compteur m’ont vite paru dérisoire, comme s’ils n’avaient plus vraiment de sens. Là avec 90 pitons à couvrir, je sais que je bouclerais l’aventure. Alors, j’en profite. Je traîne.
Je laisse échapper les minutes comme pour repousser inéluctable. Une fois passé le Tanneron qui surplombe à la fois le lac de Saint Cassien et la mer, il ne reste plus qu’une petite montée avant d’apercevoir les immeubles et Mandelieu. Je me laisse descendre jusqu’à la ligne.
J’ouvre bien grand les yeux. J’aimerais l’instant éternel.

Dans un monde régit par l’urgence et l’immédiateté, j’ai eu la chance de vivre dans une parenthèse durant près de cinq jours. Comprendre que la lenteur n’est pas une tare mais bien un privilège dans un monde qui va bien trop vite. Voilà tout le paradoxe de l’Ultra : devenir un sport branché mais complètement aux antipodes de notre société moderne.
Alors oui, il faudra retrouver la terre ferme. Ranger. Trier. Tenter, de remettre de l’ordre dans un tas de souvenirs. Le physique est rapé mais il en verra d’autres. Cette Race across France n’est pas une course de vélo. C’est une reconnexion avec soi. Un voyage intérieur.
L’étape 1 :
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