Au cœur de l’été dernier, nous avons été promener nos gros pneus à crampons entre la France et l’Italie pour affronter un mythe alpin : le col du Sommeiller et ses 3009 mètres d’altitude.
C’était bien plus qu’une sortie Gravel. Une incitation à repenser notre relation à la montagne.
Visite guidée.

L’ivresse des sommets
Les autoroutes sont des fléaux modernes. Non, mais vraiment ce n’est pas une blague.
Ils sont un peu à la découverte d’un territoire ce que Tiktok est à l’éveil des consciences : une hérésie. Alors, je vous vois monter sur vos grands chevaux : c’est pratique, ça va plus vite, bla bla bla. Merci, mais non merci.
En fait, ils sont le reflet d’un monde moderne où il ne faut pas perdre de temps, où l’on ne lit plus et on s’abreuve de vidéos de 15’’ (allez 30’’ pour les plus patients).
Depuis l’autoroute, on pense voir mais l’on ne voit rien.
En plus, pour avoir le droit de les emprunter, on raque allégrement et souvent avec le sourire. Sur l’autoroute, je sais que je ne sais rien (Ne me demandez pas si Socrate faisait du Gravel, je n’en sais fichtre rien). Et si le vrai luxe, la vraie vie, c’était de prendre son temps. Flâner. Laisser notre corps et notre âme vagabonder comme bon leur semble. Oublier le temps qui passe et partir à la découverte de nouveaux horizons.
Prenez Bardonecchia par exemple. La petite ville piémontaise se trouve aux portes du Tunnel du Fréjus, une trouée de 13 kilomètres dans la montagne qui permet de relier l’Italie à la France (et aux tarifs indécents). Je suis passé la des dizaines de fois. Le nom du village m’évoquait vaguement quelque chose.
Mais jamais je n’avais eu l’envie ni le temps de m’arrêter. Quelle erreur.
C’est pourtant ici, dans ses faubourgs calmes, que débute l’ascension d’un Géant : le col du sommeiller. Avant de flirter avec son sommet, il vous faudra affronter 26 kilomètres d’ascension, des pentes avoisinants parfois avec les 13% avant de profiter du panorama à 3009 mètres d’altitude. Oui le col du Sommeiller peut regarder d’en haut ses voisins asphaltés, le Galibier (2642 mètres), l’Iseran (2764 mètres) ou la cime de la Bonnette (2802 mètres).


Le Sommeiller, l’épilogue tant attendu
Ce Sommeiller, cela fait plusieurs années que j’en entendais parlé. Et clairement, il me faisait rêver. Sa position, à cheval entre deux pays, sa grandeur, tout m’attirait.
J’en ai passé du temps à mater les photos sur Internet, à me projeter. Rêver. Entre un créneau pour grimper à 3000 mètres d’altitude bien serré et un planning professionnel en été bien dense, il m’a fallu du temps pour tout mettre en place.
Et c’est au cœur de l’été dernier que les planètes se sont enfin alignées. Et quitte à faire le déplacement, autant en profiter. Nous sommes donc arrivés à Bardonecchia… en vélo après avoir emprunté la veille les cols du Mont Cenis, du sublime Finestre (un col incroyable dont les 8 derniers kilomètres sont sur une piste) et la Strada dell’Assietta (Trente kilomètres de piste avec des vues incroyables) pour rejoindre la station olympique de Sestrières avant de se laisser glisser vers notre objectif.
Était-ce raisonnable de s’empiffrer 134 kilomètres et 3700 mètres de dénivelé avec le matériel photo dans les sacoches et avec une condition physique très moyenne ?
Bien sûr que non.
Est-ce que c’était cool ?
Bien sûr que oui.

Ah, petite précision qui a son importance : je ne suis pas seul. Camille Bruyas m’accompagne pour ce périple à travers les Alpes.
La dame originaire de la Loire (tout le monde n’a pas la chance d’être Auvergnat) et installée dans le Massif des Bauges à deux pas d’Annecy fait partie des meilleures ultra traileuses du monde.
Deuxième de l’UTMB, de la Diagonale des Fous, de la Hardrock, un palmarès aussi long que ses cannes d’environ 2m14. La veille de notre départ, Antoine son copain m’avait prévenu : « Dans la première bosse tu vas l’attendre, après tu verras (Traduction : tu verras ce qui va te tomber dessus) ».
Et force est de constater, à mon grand désarroi, qu’il connaît bien son amoureuse.
Après un Mont Cenis (sublime, surtout son lac) à un train de Gérard Larcher, j’avais attaqué le Finestre à une allure que je pensais raisonnable.
Erreur, encore. Bien avant le passage sur la piste qui mène au sommet, Camille m’avait rattrapé, doublé, puis abandonné à mon triste sort. Ma dignité a été sauvé grâce à un plat de pâtes englouti peu après avoir franchi le col.
Oui, nous sommes peu de choses. Bon, revenons au Sommeiller. Avant d’évoquer notre montée, il convient tout de même de revenir sur l’histoire de cette ascension, véritable symbole des rapports parfois conflictuels entre la montagne et la volonté de l’homme de l’industrialiser.
Dans les années 60, à grand coup de pelles mécaniques et d’explosif, la piste voit le jour. Dans la continuité, des remontées mécaniques mais aussi un hôtel voient le jour à cheval entre France et Italie. Monsieur Duss n’aura pas franchement eu le temps d’appréhender l’art du planté de bâton.
Une avalanche emporte tout durant l’hiver 1968/1969. Il faudra attendre près de trente ans (oui oui) avant que les téléskis et les ruines soient définitivement débarrassés des lieux.
Aujourd’hui, le col est seulement doté d’un refuge et c’est très bien comme ça. Durant la saison estivale, la montée est devenue le terrain de jeu des vélos et des engins motorisés sur deux ou quatre roues. D’ailleurs, il est très facile de louer un vélo électrique à Bardonecchia pour tenter l’ascension.
Monter à la fraîche
Même si les cannes sont lourdes, nous décidons de partir tôt pour monter à la fraîche, vers 7 heures du matin, et profiter des premières lumières.
On comprendra plus tard que c’était la meilleure décision de la journée.
Un petit café dans le centre endormi de la bourgade italienne et c’est parti. Honnêtement, je n’ai aucune idée de ce qui nous attend.
Certes, il y a peu de bornes mais je pense qu’il faudra au moins cinq heures pour effectuer l’aller-retour. Les premiers kilomètres s’effectuent sur la route, on aperçoit l’entrée du tunnel frontalier avant d’abandonner pour quelques temps toutes formes de civilisation (et qu’est-ce que ça fait du bien).
Il faut monter une dizaine de kilomètres sur des pentes entre 7 et 10% avant de s’accorder un peu de répit.
La journée s’annonce belle mais et pour l’heure, le torrent de Rochemolles que nous longeons avant d’apercevoir le village éponyme nous apporte une fraîcheur réconfortante. Le court passage plat permet de rappeler certains fondamentaux qui ne font jamais de mal : nous sommes tout petits, juste de passage, et la montagne est immense.
On prend le temps de lever les yeux pour se peter la rétine. On n’aperçoit pas encore le sommet mais je pédale avec une certitude en tête.
Malgré la difficulté, malgré la forme précaire, je suis au bon endroit. Comme les enfants en bas âges, j’apprécie ce « temps calme » avant de repartir en direction du sommet.
Nous engageons la montée en direction d’une vallée sublime, nous traversons une dernière fois le torrent de Rochemolles. Nous avons effectué la moitié de la montée en kilomètres mais il reste encore près de 1000 mètres de dénivelé à affronter.
Très clairement, après la balade de la veille, il faut et faire avec les forces restantes (pas nombreuses quoi).
Du coup, vu le paysage, on n’hésite pas à multiplier les pauses et se dire : « Putain c’est beau ». Entre le 15e et le 17e kilomètre, nous enchaînons pas moins de neuf épingles. Il y a comme des airs de Stelvio, ou alors de Finestre, ou un mélange des deux peut-être, désolé c’est l’altitude ça commence à nous tourner le cibouleau. Surtout, cette montée possède comme un parfum d’antan.

On s’imagine aisément les véhicules montés ici il y a près de 70 ans, le balai d’engin venus ici avec un objectif : transformer la montagne pour l’ouvrir au tourisme de masse.
A six kilomètres du sommet, ultime répit, ultime respiration apaisée.
Une courte descente précède quelques hectomètres de plat. Les sentiments se mélangent. On sait que le sommet se rapproche mais il reste encore près de cinq cent mètres à grimper à la verticale. Et le Sommeiller ne pardonnera plus rien.
La piste de plus en plus caillouteuses conjuguée à l’altitude font de ses derniers instants une longue procession faites de petites promesses et de grands espoirs. S’engage alors une bataille entre le corps et l’esprit. Quand l’un dit : « Je suis cramé », l’autre lui répond gentiment : « Ce n’est pas s’arrêtant tous les cent mètres de dénivelé que tu vas atteindre le sommet. » Dans ses moments-là, il veut mieux ne pas avoir l’égo hypertrophié sinon clairement, tu penses le vélo dans la caillasse et tu attends que les copains te récupèrent.
Avant cette expérience, je n’étais jamais montée aussi haut avec une bicyclette. Et alors, ça fait quoi ? Très clairement ça donne soif. J’avance inexorablement vers l’objectif avec une soif quasi permanente en bouche.
Le sommet arrive enfin, le GPS tourne rond : 3009 mètres. La barrière est franchie. En haut, un simple dôme. Face à nous, le refuge, comme un héritage d’un temps révolu. La neige juste au-dessus de nos têtes semble nous toiser du regard. Sous nos pieds, un lac qui se serait bien passé d’envahisseur comme nous.
La frontière française n’est qu’à quelques mètres.
On se demande même s’il serait possible de rejoindre la Vallée de la Maurienne à pied par ce versant. Nous sommes une dizaine réunie ici, mais curieusement le silence règne.
Les mots ne valent rien en ces lieux, la contemplation suffit. Le temps passe vite, il faut envisager la descente. Surtout que les premiers kilomètres sont particulièrement techniques (si vous envisagez le sommeiller, les pneus de 45, voire plus ne sont pas superflus). J’ai enfin ma petite revanche sur Camille qui s’est clairement baladé toute la sortie. Elle galère un peu en descente pour son baptême de Gravel. A mon tour de l’attendre (mais beaucoup moins qu’elle en montée). Personne n’a envie de se presser pour retrouver la ville. On profite. On prétexte de pauses photos pour faire durer le plaisir. La civilisation, le bruit, attendront bien. La terre peut continuer de tourner sans nous.

En redescendant, on repense à notre volonté de partir tôt.
Parfois, cela m’arrive d’avoir des bonnes idées. Nous croisons des files de cyclistes, gravel mais aussi VAE qui entament à peine la montée. Les 4X4 se succèdent aussi. En partant à l’aube, nous avons pu bénéficier d’une belle tranquillité.
Cette montée au Sommeiller était bien plus qu’une balade en Gravel.
C’était un voyage dans le temps.
Une réflexion sur notre rapport à la montagne, sur ce que l’homme souhaite parfois en faire. Et les soubresauts de la nature n’ont parfois rien d’innocent.
Le Sommeiller à quelque chose de sacré. Pas question de piller les lieux. En repartant, on peste encore contre les autoroutes.
Mais avec une certitude : il est bon de prendre son temps. Prendre la première sortie pour pénétrer dans un autre univers. Et se laisser emporter par l’ivresse des sommets.
.
En chiffres
1
Col a plus de 3000 mètres, merci le Sommeiller pour l’aventure.
2
mains tétanisées pour Camille dans la descente du Sommeiller. Ça a été long mais j’ai réussi à lui trouver un point faible.
54
euros le trajet dans le tunnel du Fréjus pour 12895 mètres (soit environ 4 euros du kilomètres).
56
kilomètres pour l’aller-retour au Finestre depuis Bardonecchia
1500
Le prix du Drône de notre photographe perdu dans les sapins italiens
1800
Le dénivelé pour grimper au sommet du Sommeiller
5500
Le dénivelé total lors de notre périple avec notamment le col du Mont Cenis, le Colle dell’ Finestre, le Colle dell Assietta et enfin le Sommeiller
A votre tour
Transport
Du côté français, Bardonecchia est à 1H30 de Chambéry (par le tunnel), 2h20 par Gap (sans tunnel). Ou alors si vous souhaitez prendre le temps, n’hésitez pas à rejoindre Val Cenis et grimper le col du Mont Cenis. Oui c’est plus long, mais largement plus bucolique et gratuit. Côté Italien, Turin n’est qu’à 1H20.
Hébergement
Bardonnechia est une petite ville mais les hébergements ne manquent pas. Lors de notre visite, nous avons logé au bien nommé Hotel Sommeiller, tarif abordable et pour le coup, vous êtes véritablement au KM 0 du col.
Remerciements
A Camille pour sa patience durant les deux journées à travers les montagnes franco-italiennes et à Noam pour sa capacité d’adaptation et son sens de l’image.
Le parcours
Le GPX de la montée est facilement téléchargeable sur différentes plateformes (Strava, open runner, etc). Le début de la montée s’effectue directement dans le centre-ville. Il faut emprunter la SP235 Rochemolles et ensuite ce n’est pas compliqué, il n’y a qu’une seule route. Ah, petit conseil : vous pourrez trouver au moins une fontaine sur la montée mais partez avec les poches pleines, il n’y rien sur la montée pour se ravitailler en solide. Pour ceux qui aiment photographier leur Matcha avant de le poster sur Instagram, je sais c’est dur mais c’est la vie (la vraie). Ah, dernier petit conseil : le Sommeiller n’est pas ouvert très longtemps pendant l’année. Regardez bien la météo avant de vous aventurer la haut, la différence de température avec Bardonechia peut être très importante.