Voyage dans le temps dans les Cévennes

Publié le 13/03/2026

Cent quarante-cinq ans après Robert Louis Stevenson, nous sommes partis vagabonder entre Haute-Loire et Cévennes. Trois journées qui furent bien plus qu’une balade : un retour à l’essentiel, à des plaisirs simples. Trois jours à fabriquer des souvenirs, ceux qui vous tiennent chaud lorsque le temps s’assombrit.

En route.

Il faut parfois prendre un peu de recul pour bien voir les choses. Gamin, je l’avais sous les yeux. Il était là, mais je n’y prêtais pas vraiment attention. Pas le temps. Pas envie. Pas concerné. Et puis le temps passe. On vadrouille. Un peu. On quitte la demeure familiale. On y revient. Un peu. Et on se dit : « Et pourquoi pas, c’est à la maison après tout ? »

Pour nous, cette balade sur le chemin de Stevenson, c’est ainsi qu’on le nomme, débute par le point final.

Comme si pour mieux en comprendre le sens, saisir l’essence de ce voyage dans le temps, il fallait débuter par l’épilogue. Rendez-vous est pris à Alès.

Cette ancienne ville minière au nord du département du Gard est la porte d’entrée vers les Cévennes.

Elle est, on le réalisera plus tard, le dernier rempart de la civilisation avant une plongée vers une terre hostile, préservée.

Nous laissons nos véhicules sur le parvis de la gare, la malle postale nous attend. Cette calèche du monde moderne sillonne chaque jour le parcours pour semer ici et là des marcheurs venus de l’Europe entière.

Pendant quelques heures, nous écoutons nos compagnons éphémères, ceux qui ont parcouru le sentier, dérouler le fil de leur histoire.

Nous sommes à la fin du mois d’août et la canicule s’était invitée un peu partout en France. Depuis plusieurs étés, elle ressemble beaucoup à ce tonton bourré que l’on aimerait ne plus voir au dîner de noël.
Il emmerde tout le monde, il met les convives mal à l’aise et on a beau lui faire comprendre qu’on ne veut plus le voir, ça ne rentre pas trop dans son cerveau.

Après quelques heures de route dans ce tournicoti tournicoton (attention ceci et une référence de vieux), j’aperçois ma terre d’enfance, la Haute-Loire. Enfin, le temps d’une soirée. Quelle drôle d’impression d’être un touriste à la maison. Pour cette veille de départ, nous dormons au centre du village du Monastier sur Gazeille dans… l’ancienne gendarmerie.

Dans ses écrits, Stevenson parlait ainsi du de la ville : « Dans une charmante vallée montagneuse située à vingt kilomètres du Puy, j’ai passé environ un mois de jours délicieux. Le Monastier est remarquable pour la fabrication de la dentelle, l’ivrognerie (…) » J’ai chargé les sacoches pour trois jours d’une belle balade au départ du Monastier-sur-Gazeille en direction d’Alès.
Ce n’est pas l’envie qui manque de faire plus ample connaissance avec les spécialistes locales (enfin une plus que l’autre), mais avant de s’enfiler plus de 200 kilomètres de vélo, on s’est dit que le timing n’était pas idéal.

Pour cette balade, Jonathan m’accompagne. Fraîchement converti au gravel, il effectue là son baptême en bikepacking.  C’est lui qui s’est chargé du tracé qui doit nous conduire le premier jour jusqu’à la Bastide PuyLaurent pour ensuite prendre la direction de Florac avant l’arrivée à Alès.
Avec le recul, il me vient ce passage de l’œuvre de Stevenson : « Ce qu’il me fallait c’était un être peu coûteux, point encombrant, endurci, d’un tempérament calme et placide. Toutes ces conditions requises désignaient un baudet. »

 Était-ce sa réflexion au moment de me choisir comme compagnon de route ? J’avoue qu’encore aujourd’hui, le doute persiste. A noter qu’il aura au moins eu la décence de ne pas m’appeler Modestine.   

Au premier matin en ouvrant les volets, on s’aperçoit que le tonton bourré a fini par dégager. Ouf. C’est bien, mais limite il nous manque.

Oui, la canicule a fait une pause de quelques jours pour laisser sa place à la pluie, du brouillard et un mercure devenu d’un coup bien frileux. C’est comme si l’Ecosse de Stevenson s’invitait parmi nous.
Le tableau n’est pas franchement idyllique mais cela fait partie du jeu. On empile les couches et c’est parti.
Lors des premiers coups de pédale, je retrouve un plaisir d’antan.
Celui que l’on éprouve gamin lorsque pour la première fois, vous partez seul à l’aventure sur les routes autour de la maison. Votre terrain de jeu s’agrandit en même temps que votre vision du monde, et cela porte un nom : la liberté.

J’ai beau connaître les premiers kilomètres, le plaisir de la (re)découverte est intacte.

Nous surplombons rapidement Goudet. Ce petit village est situé en fond de vallée est traversé par la Loire qui prend sa source au Mont gerbier de Jonc quelques kilomètres en amont.
Cette courte traversée me replonge trois décennies en arrière.
Adolescent, je passais quelques après-midis d’été ici à jouer à tenter d’impressionner les filles en sautant du pont pour atterrir dans les eaux du plus grand fleuve de France.

Nous ne sommes pas en avance et nous décidons de zapper une partie sur les chemins pour rejoindre Costaros où nous attend mon père. Trente années auparavant, j’avais aussi expérimenté l’itinérance à ses côtés, il faut croire que le virus est tenace.

Et ce chemin de Stevenson, il l’a aussi arpenté à l’époque où le VTT connaissait ses premiers balbutiements en France. On trouve un abri de fortune pour boire un café sorti d’un thermos. C’est spartiate, le temps est dégueulasse, l’instant bref, mais le moment de réconfort m’accompagnera pendant de longues heures.
En roulant, je ressens presque un sentiment de honte. Les pistes défilent sous nos roues, à quelques kilomètres de la maison familiale, et je découvre un terrain qui m’était inconnu et parfaitement adapté au Gravel.

J’aime cette idée que les plus belles aventures débutent souvent au coin de notre rue.  Après Pradelles, nous quittons la Haute-Loire pour entrer en Lozère et le pays du Gévaudan.

Le temps est toujours maussade aux portes de Langogne mais un abri suffit à notre bonheur pour la pause repas du jour.  Sur ce territoire séculaire, les légendes s’entremêlent avec l’histoire récente. Deux cent soixante ans après, la bête hante toujours les lieux de cette ville de passage qui mise notamment sur le tourisme estival avec le lac de Naussac (nom du village englouti) érigé en 1980 à quelques kilomètres de là.
Nous n’avons parcouru qu’une cinquantaine de kilomètres, mais déjà la végétation a changé. Les terres volcaniques du Velay ont laissé leur place aux pins et aux terres sablonneuses.

La journée s‘étire et le climat ne cesse de s’empirer.

En fin de journée, nous décidons de zapper la dernière bosse pour filer directement à la Bastide Puy Laurent pour retrouver de la chaleur et du sec. Erreur. Le soir au moment de refaire le film de la journée, on s’aperçoit que nous avons loupé l’abbaye de notre dame de neiges qui fut le lieu de résidence de notre cher Robert Louis et de modestine. Après 96 kilomètres, 2172 mètres de dénivelé, la première journée est désormais derrière nous.

Jour 2 : Sauvage et Rude

Le départ de la deuxième journée s’effectue sur une bosse de 4 kilomètres ou l’on retrouve rapidement une piste. Pas encore bien réveillé, chacun monte à son rythme en direction de la Forêt domaniale de la Gardille.

En haut, nous ne sommes que peu de choses, des petits êtres au pied des éoliennes qui parsèment ce plateau à 1200 mètres d’altitude. Cette étape se déroule presque en intégralité à plus de 1000 mètres au-dessus de la mer et nous enchaînerons les paysages désertiques, loin du monde et de l’agitation.
Et bordel, qu’est-ce que ça fait du bien.
Avant le Bleymard qui se situe au pied du Mont Lozère, j’aperçois une figure familière. Instant improbable au milieu de nulle part.  Je retrouve une veille connaissance de la Coupe du Monde VTT. « Pomme », de son surnom accompagne une amie sur quelques kilomètres du sentier. Nous nous retrouvons quelques kilomètres plus bas pour refaire le monde en mangeant un morceau.   

Là encore, je grelotte malgré mes deux vestes mais je n’échangerais pas ma place pour rien au monde. Pour sa deuxième journée, Jonathan gère parfaitement son affaire et nous entamons la montée vers le Mont Lozère et le col de Finiels.  « Soudain je découvris l’horizon par-delà le sommet, prenant possession d’une nouvelle partie du monde », c’est ainsi que Robert Louis Stevenson décrivait le Mont qui a donné son nom au département. « Un étrange massif nu, parsemé de chaos granitiques aux formes arrondies et ponctué de sources fraîches… »

Honnêtement, si le planning nous avait permis de le faire, j’aurais bien passé quelques heures tout là-haut. Quelques heures, allongé dans l’herbe, à ne surtout rien faire. Avec la sensation d’être coupé du monde.

Dans notre monde ultra connecté, qu’il est bon parfois de disparaître de l’univers numérique pour profiter de la vie. La vraie.

La suite de notre route est pleine de contraste. Entre un paysage hors du temps et un terrain parfois inroulable. Le joli village du Pont de Montvert est une invitation à la flânerie avec le Tarn en contrebas, mais nous avons beau être en plein été, le temps ne nous permet pas (encore) de jeter une tête dans la rivière.

Après avoir négocié (à pied) une montée infame, il ne reste plus qu’à descendre gentiment en direction de Florac où nous attend un hôtel douillet pour la deuxième nuit. Nous bouclons cette étape avec 76 kilomètres et 1767 mètres de dénivelé. Les Cévennes sont une belle terre de Gravel mais en ne voulant pas sortir du sentier officiel, on s’est privé de quelques belles pistes pour des session de portage digne d’un coup de trique sur les flancs d’un âne.

Au cours de nos pérégrinations, nous aurons doublé des centaines de marcheurs, aucun cycliste. Mais l’essentiel du voyage n’est pas dans la monture, mais bien dans l’intention. Ce soir-là à Florac, le cœur est léger. Lors d’une petite aventure comme la nôtre, il existe toujours une petite part d’inconnu, une peur sournoise de l’échec. Là, nous savons que quoi qu’il arrive nous reverrons Alès.

Voir Alès et sourire

Contrairement à la veille, notre dernier départ s‘effectue tout en douceur sur un chemin longeant le Tarn.

Après trois jours avec les sacoches et le matériel photo, la fatigue commence à se faire ressentir. Et les Cevennes, aussi belles soient-elles, ne laissent que peu de répit aux corps fatigués.

Après deux journées dans le froid, nous accueillons avec une certaine joie le retour de la douceur estivale. La journée sera longue mais une certaine nostalgie commence à se faire sentir.
Ce soir, ce sera fini et il faudra retourner à une forme classique de vie. Avant Alès, les difficultés ne manquent pas.

Si l’on accumule les kilomètres à pied sur des pentes raides, le paysage est jute dément avec une vue a 360° sur le Gard.

Notre dernière descente frôle avec le burlesque. Impraticable en vélo, hyper pentu avec des rochers, on est obligé de porter le vélo, voire se faire passer nos machines pour pas dégringoler quelques mètres plus bas. Dans certaines situations, on aurait pu pêter un câble dans une telle galère.

Mais pas là. Cette situation ubuesque nous permet de prolonger un peu notre périple. Voilà donc Alès. Étrangement, les sentiments se mélangent. L’excitation du premier jour est derrière nous. Il reste de la fierté d’avoir vécu un beau moment loin du tourisme de masse.  Nous avons traversé quatre départements, pas mal de kilomètres à rouler (255 kilomètres pour 5675 mètres de dénivelé), mais aussi marcher au cœur d’un paysage hors du temps. Trois jours à échanger avec mon compagnon de route. Trois jours à se dire que la France est belle et qu’il faudrait plusieurs vies pour arpenter ce territoire incroyable.

On a vu le Gévaudan. On a vu les Cévennes. On a eu froid. On a eu chaud. On a ralé. Un peu. La vie, quoi.

Stevenson écrivait « Je ne voyage pas pour aller quelque part, mais pour voyager ; je voyage pour le plaisir du voyage. L’essentiel est de bouger ; d’éprouver d’un peu plus près les nécessités et les aléas de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, et de sentir sous ses pieds le granit terrestre avec, par endroits, le coupant du silex.”

Approuver chacun de se mots. Les vivre au plus profond de soi. Abandonner son quotidien pour retrouver une certaine part de soi. On a fait le Stevenson.

Et c’était bien.